Billie Holiday : Lady Day et ses démons


Billie Holiday, Eleanora Fagan de son vrai nom, a marqué l’histoire du Jazz vocal par un timbre vocal reconnaissable entre mille. Contemporaine d’Ella Fitzgerald, Billie Holiday a connu un parcours presque similaire ballotée entre une enfance misérable, un destin artistique riche de rencontres et une fin tragique.

Billie Holiday en 1917

L’univers familial d’Eleanora n’est pas idyllique. Née le 7 avril 1915 à Philadelphie, d’un père guitariste de Jazz toujours absent et d’une mère d’origine irlandaise aide-ménagère et prostituée à ses heures, la petite Elaneora est confiée tour à tour à ses tantes.  « Papa et maman étaient mômes à leur mariage : lui dix-huit ans, elle seize; moi, j’en avais trois. Maman travaillait comme bonne chez des Blancs. Quand ils se sont aperçus qu’elle était enceinte, ils l’ont foutue à la porte. Les parents de papa, eux, ont failli avoir une attaque en l’apprenant. C’étaient des gens comme il faut qui n’avaient jamais entendu parler de choses pareilles dans leur quartier à Baltimore. » confiera t-elle.

Violée à 11 ans par un voisin alors qu’elle habite chez sa mère et son beau-père, elle est incarcérée en « centre d’éducation surveillée », centres dans lesquels elle retournera un certain  nombre de fois.

Eleanora devient Billie Holiday au Log Cabin de Harlem

En 1928, elle rejoint sa mère à New York qui travaille dans un bordel. Elle commence par faire des ménages dans l’hôtel de passes de sa mère où elle chante à l’occasion mais se prostitue aussi. Elle fait de la prison mais à sa sortie la route s’éclaire.

Après s’être lancée avec sa mère dans une petite affaire de restauration, elle chante dans plusieurs clubs de Jazz et speakeasies (bars cachés pendant la prohibition). Elle est embauchée au Log Cabin de Harlem où elle chante au pourboire. Elle prend alors le nom de Billie Holiday en référence à l’actrice Billie Dove, son idole blanche du cinéma muet et au nom de son père musicien qu’elle admire.

En 1933, elle est repérée par John Hammond, producteur chez Columbia qui lui ouvre les portes du studio. Il la fait jouer avec le clarinettiste Benny Goodman. Elle enregistre «Your mother’s son in law et Riffin’ the scotch et gagne 35 $. En 1934, elle se produit au mythique Apollo Theater. Son grand copain est le saxophonist Lester Young avec qui elle gardera une grande amitié jusqu’à la fin de ses jours. C’est Lester qui la surnomme Lady Day. Billie Holiday chante également avec Duke Ellington. Si sa vie sentimentale est déjà tumultueuse, a carrière est lancée. Elle installe sa mère dans un petit restaurant où elles se retrouvent après les concerts.

Billie Holiday et Count Basie au piano

Accompagnée de Lester Young, ses disques se vendent bien. Elle chante avec les grands orchestres de Count Basie ou Artie Shaw. Mais la chanteuse noire dans un orchestre blanc s’accommode mal aux tournées dans le sud des Etats-Unis où la ségrégation fait rage. Elle connaît les mêmes problèmes qu’Ella Fitzgerald ou Nat King Cole.

Billie Holiday et Ella Fitzgerald

Si du côté artistique tout roule, au niveau personnel Billie Holiday commence à se droguer, influencée par ses rencontres masculines et féminines (On la surnommait aussi Mister holiday en raison de sa bisexualité). Billie tient bien la bouteille et se réfugie dans la marijuana.

« Strange Fruit » une chanson culte contre la barbarie sudiste

C’est en 1939, alors qu’elle n’a que 24 ans,  elle obtient son son premier grand succès avec   « Strange Fruit » qu’elle chante au Café Society. Elle y dénonce les lynchages des Afro-Américains qui avaient encore lieu à l’époque dans le sud des États-Unis. Les fruits étranges qu’elle évoque sont les Noirs pendus aux arbres de la Georgie ou de l’Alabama…. « L’odeur du magnolia, douce et fraîche, et soudain l’odeur de la chair qui brûle ». Cette chanson est importante pour elle et évoque un membre de sa famille, enlevé, lapidé, pendu et brûlé par des ségrégationnistes dans le Sud.

Lady Day vs Lady Drogue

Son premier mari s’appelle Jimmy Monroe. Voyou et drogué, il lui fait découvrir l’héroÏne et la cocaïne. Elle divorce mais retombe dans ses travers. Elle a une liaison avec Joe Guy, un trompettiste Be Bop qui la fournit généreusement en héroïne.

« Je suis rapidement devenue une des esclaves les mieux payées de la région, je gagnais 1000 $ par semaine mais je n’avais pas plus de liberté que si j’avais cueilli le coton en Virginie ».

Billie Holiday à New York en 1947

En 1944, elle est la première artiste noire à chanter au Metropolitan Opéra où elle signe un contrat en or. Mais on commence à se plaindre de ses prestations. Elle ne respecte pas ses engagements, oublie les paroles, arrive en retard… En 1945, lors d’une grande tournée Billie apprend la mort de sa mère et tombe en dépression. Elle se réfugie dans l’alcool et la drogue.

Louis Armstrong et Billie Holiday

Elle devient la Reine des clubs de Jazz de New York. Mais c’est aussi à New York qu’elle sombre dans la drogue, l’alcool et qu’elle a affaire à la justice. Anecdote, elle s’illustre notamment sur la scène du Carnegie Hall pour un concert mythique donné au lendemain de sa sortie en prison pour possession et usage de stupéfiants, le 27 mars 1948.  Lors d’un enregistrement pour Decca en 1949 avec Lester Young et Louis Armstrong elle a du mal à tenir le rythme, se fait remarquer par ses retards et ses excès.

Billie Holiday au Carnegie Hall de New York

Après un nouveau passage en prison, la carte de travail de Billie Holiday lui est retirée pour avoir enfreint les critères de bonne moralité. Elle ne peut plus chanter dans les clubs de New York.  En 1950, la maison de disque Decca ne lui renouvelle pas son contrat lassée par ses frasques.

En1951, elle signe chez Aladdin puis chez Verve. Elle continue ses tournées harassantes et alterne ses concerts à l’Apollo et Carnegie Hall. En 1954, elle part en tournée en Europe. Un de ses meilleurs souvenirs. Elle passe à l’Olympia devant serge Gainsbourg, Juliette Greco, Françoise Sagan.

Ses meilleurs albums sur la fin de sa vie

En avril 1955, elle participe au concert hommage à Charlie Parker au Carnegie Hall. Tous les grands du Jazz sont là : Sarah Vaughan, Sammy Davis Jr, Stan Getz, Thelonious Monk… En août de cette même année, elle enregistre un magnifique album Music For Torching. Elle continue de se droguer, perd du poids, fait des cures de désintoxication, tente tant bien que mal de cacher ses bras piqués de partout et paradoxalement  compose ses meilleurs albums : Lady in satin en 1958 et son tout dernier Billie Holiday en 1959.

Sa tournée en Europe est catastrophique devant lutter contre une cirrhose. Hospitalisée en juillet 1959 pour une insuffisance rénale, elle décède le 17 juillet. Elle a 44 ans. Elle est enterrée dans le Bronx laissant à ses héritiers 1345 $ alors que ses royalties sur une année s’élèvent à 100 000 $. De quoi apprécier l’étendue de sa spoliation par ses divers amants et l’étendue des dépenses liées à la drogue.

Billie Holiday a marqué l’histoire du jazz vocal par son timbre un peu enroué, ses chansons lentes et mélodieuses : « On m’a dit que personne ne chante le mot faim comme je le fais. Ou le mot amour. Sans doute parce que je me souviens de ce qu’ils signifient », écrit-elle dans son autobiographie.

Marquée à jamais par la misère, les injustices comme en témoigne le décès de son père mort d’une pneumonie après avoir été plusieurs fois refusé d’hôpitaux ou par la ségrégation qui l’obligeait à se maquiller pour s’éclaircir la peau, Lady day  a fait l’admiration de tous y compris de Franck Sinatra qui l’aimait beaucoup. Diana Ross lui rendra hommage en 1972 dans le Biopic « Lady sings the blues ». A découvrir sans plus tarder.

Billie Holiday – 1939 – Gilles Pétard Collection

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